Colinot, le Massotais de Baclain, le cousin
Vers 1850, dans une misérable chaumière, au lieudit « La Faliche »,
au bord du petit ruisseau du « Wé de Halleux », vivait une famille de
lutins appelés « Les Massotais », peuple de gens de petite taille dont
on conserve encore un souvenir vivace dans le pays. De retour d'une
promenade en forêt, un petit homme, que nous nommerons « Colinot
», surprit la fille cadette de Maitre Gobelin, le plus riche fermier
du village, qui se baignait à moitié nue dans les eaux claires de « la
mare aux fées ». À dater de ce jour, le coeur du petit farfadet ne battit
plus que pour la jeune et jolie paysanne.
Les saisons passèrent sans que son amour secret diminue. Aussi prit-il
la décision de lui rendre visite en vue de faire sa connaissance. Par un
beau jour d'été, il se présenta devant la somptueuse maison de maitre
Gobelin, bravant sa peur du vieux fermier acariâtre pour les doux
yeux de sa dulcinée.
Les lutins, c'est bien connu, sont un peu sorciers.
À chacune de ses visites, Colinot ne manquait jamais d'apporter un ou plusieurs épis de blé, des épis d'or, des épis qui apportaient bonheur et richesse.
Ainsi en fut-il durant quelques années. Les épis d'or s'amoncelaient chez maitre Gobelin qui supportait de plus en plus difficilement la présence journalière de Colinot et le regard intéressé que ce dernier portait sur sa fille cadette.
Un soir, sans mot dire, le vieux fermier s'en alla consulter Rachel, la vieille bergère, un peu sorcière, elle aussi, qui demeurait au fond de la forêt. Les bergères, en terre d'Ardenne, connaissent maints et maints sorts et remèdes, dit-on.
Aussi nombreux sont encre ceux qui les craignent et les évitent.
Sur les conseils de cette dernière, Maitre Gobelin disposa des coquilles d'oeufs remplies de divers mets dans les braises de l'âtre avant l'arrivée du Massotais.
Devant cette allusion à sa petite taille, Colinot, blessé, fut pris d'une vive colère et s'écria « je vois, monseigneur, que ma présence ne vous agrée guère, voire que je vous importune, aussi je m'en vais, mais souvenez-vous que si votre fortune vous est venue épi par épi, votre malheur viendra par gerbes ».
Quelques jours plus tard, le feu détruisit granges et écuries et se propagea au corps de logis. Peu de temps après, c'est une épidémie qui ravagea le troupeau, et il ne fallut guère attendre pour que le vieux fermier fût ruiné. On le vit quitter nuitamment le village en compagnie de sa jeune fille et nul ne le revit jamais.
Il ne subsiste aujourd'hui aucune trace de la bâtisse ruinée.
Colinot, dépité et le coeur en souffrance, retourna dans sa famille, penaud et marri, et personne n'entendit plus jamais parler de lui, pas plus qu'on ne l'aperçût.
D'aucuns prétendent qu'il vécut, seul et l'âme en peine, de longues années encore, et que certaines nuits d'été, alors que le ciel étoilé prête à la mélancolie, il revenait fréquemment sur les lieux de ses amours déçues.
Il y a cinquante ans à peine, dit-on, vivait encore à Baclain une famille de savetiers dont la taille n'excédait pas un mètre vingt…

